Dunkerque 2019 > Extraits des échanges

Climat, biodiversité, ressources… L’état des lieux est plus que préoccupant. Urgence et long terme se télescopent, les solutions seront systémiques ou ne seront pas. Les DGS des grandes collectivités sont bien placés pour le comprendre, et agissent, mais l’ampleur des  changements nécessaires est encore difficile à imaginer. 

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Demain sera autre

Jean-Marc Jancovici ne fait pas dans l’euphémisme. Pour limiter le réchauffement climatique à +2° par rapport à l’ère pré-industrielle en 2050, il faut diviser par 3 les émissions de gaz à effet de serre à cet horizon, soit en une génération. C’est énorme (-4 % par an), et c’est mal parti. Elles continuent d’augmenter parce que faire croître le PIB, c’est augmenter la consommation d’énergie. C’est vrai dans l’industrie, dans les transports, dans les services, dans l’agriculture, bref dans toutes les activités humaines. Or aujourd’hui les énergies décarbonées ne se substituent pas mais s’ajoutent aux énergies fossiles. Non seulement nous allons probablement subir une élévation de la température supérieure à +2°, avec des conséquences désastreuses, mais nous devrons nous y adapter dans un contexte de décroissance économique. Que faire quand on dirige une collectivité ? Jean-Marc Jancovici propose une check-list en 6 points. 1) S’assurer qu’on comprend le problème (formation indispensable). 2) Utiliser une métrique appropriée : seule une comptabilité carbone permet de faire les bons arbitrages. 3) Se préparer à fonctionner avec des recettes fiscales en baisse de 4 % par an. 4) Se donner des objectifs en valeur absolue car les pourcentages masquent les réalités physiques. 5) Obtenir qu’un « membre du comex » pilote le processus de transition et y consacre assez de temps (avec droit de véto). 6) Faire procéder à un audit de l’adaptation du territoire (eau, agriculture, transports…).

Sixième extinction

Il n’y a pas que l’énergie qui soit en jeu. Que nous soyons entrés dans la 6e extinction de masse des espèces est une vérité scientifique qui ne se discute plus. En 2005, explique Luc Abbadie, un rapport intitulé Millenium ecosystem assessment a provoqué un changement culturel énorme en démontrant notamment l’apport des écosystèmes aux activités et à la vie humaines. Aujourd’hui, les dérèglements du monde vivant (artificialisation des sols et réchauffement climatique en tête) provoquent le déplacement des espèces végétales et animales, à des vitesses très disparates, avec des conséquences incalculables sur les milieux. Une nouvelle branche de l’écologie consiste d’ailleurs à assister les espèces dans ces migrations. 

Climat ou démocratie : faut-il choisir ?

Face au désastre annoncé, il est plus que temps de changer radicalement de modèle, mais nos institutions démocratiques sont-elles adaptées ? Elles gèrent mal le temps long, répond Éric Vidalenc, mais elles savent réguler les activités sans être liberticides. D’un autre côté, les régimes autoritaires sont « climato-négationnistes et extractionnistes ». Il ne faut d’ailleurs pas limiter le sujet aux institutions, mais bien comprendre que le projet démocratique est fondé sur l’abondance des ressources, qui s’accompagne d’un système de valeurs (consumérisme…). Ce qui est en jeu, c’est d’abord la capacité des sociétés à déconstruire ce système, y compris à l’aide de la science, cette « prothèse sensorielle » selon le philosophe Dominique Bourg.

Agir aujourd’hui

« Si on fermait Fos et Dunkerque, les émissions de carbone de la France baisseraient instantanément de 10 %. Mais si c’est pour importer l’acier chinois, on aurait tout perdu et rien gagné », plaisante Patrick Lambert. Dunkerque préfère donc investir dans les énergies renouvelables (éolien off shore, photovoltaïque, utilisation de la chaleur fatale de la sidérurgie…). Le projet partenarial Dunkerque Énergie Créative, avec l’aide du Programme des investissements d’avenir, va encore plus loin, transformant le port en une plateforme d’écologie industrielle.

Troisième révolution industrielle

La région des Hauts-de-France a adopté les thèses de Jeremy Rifkins et engagé sa troisième révolution industrielle, visant notamment une énergie totalement décarbonée en 2050. L’équipe qui pilote ce projet (Rev3) sous la direction de Virginie Renault-Credoz travaille à faire inscrire cet objectif dans les schémas et politiques régionales, à décloisonner les territoires et les filières économiques, à susciter des vocations de territoires démonstrateurs et à développer des outils de financement innovants. Prochainement : une plateforme d’ingénierie financière de projets publics-privés.

Une ZFE totale

Strasbourg se distingue notoirement par la qualité de son offre de transports en commun et la part modale du vélo dans les déplacements, rappelle Pierre Laplane, mais la pollution sur les grands axes reste préoccupante. La circulation différenciée lors des pics de pollution y est en vigueur depuis 2017. L’Eurométropole s’est dotée en 2018 d’une zone à faibles émissions (ZFE) visant les véhicules de livraison dans le centre-ville. Elle vient de voter son extension à l’ensemble de la métropole et à l’ensemble des véhicules en 2021. L’application de la mesure sera facilitée par le fait que la collectivité sera alors le gestionnaire unique de l’ensemble des voiries de son territoire (hors contournements). 

Resilient cities

Pour revenir au climat, « l’adaptation est devenue au moins aussi importante que la mitigation, assure Pierre Ducret. La question préalable à tout autre est How bad can it be. »

Résilience ? Oui, mais pas dans son sens habituel de capacité à revenir rapidement à la normale après une catastrophe. « On aura juste géré la crise pour revenir à une situation vulnérable », observe Sébastien Maire. À Paris, la résilience est une fonction placée sous l’autorité directe du secrétaire général de la mairie pour organiser l’atténuation des stress chroniques liés aux dérèglements de l’environnement, en « réconciliant les dimensions écologique et solidaire ». Une fonction vitale dans « le métabolisme vivant 7/7j et 24/24h qu’est la ville », et qui implique de profonds changements culturels. Simplifier les réglementations pour aller à l’essentiel. Lever le tabou du risque (car oui, une crue centennale de la Seine, c’est 100 milliards d’euros de dégâts et il faudra 5 à 10 ans pour s’en remettre). Cesser de croire que toutes les réponses sont forcément techniques. Penser l’action de manière systémique (le transversal est dépassé). Conjuguer atténuation et adaptation au changement climatique. Coopérer avec les territoires voisins : Paris a un besoin vital des régions rurales qui l’entourent pour son alimentation et pour la régulation du débit de la Seine. Quel sens a d’ailleurs la compétition des territoires au niveau national, puisqu’il y aura « forcément des gagnants et des perdants ? », se demande Sébastien Maire.

Le Manifeste de Montpellier pour une ville écologique et humaniste s’appuie sur les 17 objectifs de développement durable des Nations unies pour énoncer 30 engagements répondant à un état d’urgence climatique. C’est une manière de placer l’ensemble des politiques de la ville sous la bannière du développement durable. C’est aussi, souligne Rémy Ailleret, un outil de communication puissant au bénéfice de la cause écologique. 

Les gardiennes de l’eau 

Lille est la plus grande métropole agricole de France, annonce Bruno Cassette. De fait, 44 % de son territoire est constitué de surfaces agricoles, dans une région où le produit de l’agroalimentaire  atteint 10 milliards d’euros. D’où l’adoption en 2016 d’une stratégie métropolitaine pour l’agriculture et l’alimentation. Un enjeu important est celui de la protection de la ressource en eau qui « devient prioritaire sur tout ». C’est ainsi que les champs captants ont été sanctuarisés, dans 21 communes devenues des « gardiennes de l’eau ». « Cela veut dire qu’il n’y a plus de constructions, que des projets annoncés ne se feront pas. On a vu des maires pleurer » se souvient le DGS. La métropole européenne de Lille (MEL) travaille aussi au développement d’un modèle d’agriculture raisonnée et d’excellence, auquel participe le marché d’intérêt national : incubateur, plateforme logistique innovante et intéressement des grossistes sur le tonnage des produits locaux.

Outillage 

L’ADEME, explique Éric Vésine, accompagne les collectivités dans leurs démarches territoriales de transition énergétique et écologique. Elle les mobilise sur les objectifs, accompagne leurs projets par des financements, les fait bénéficier de son expertise, les fédère dans des projets collectifs, les aide à co-construire des actions. Elle démultiplie les dynamiques portées par les collectivités. Un exemple est fourni par Herminie de Fréminville, celui du COT TRI des Hauts-de-France (Contrat d’objectifs territorial Troisième révolution industrielle), qui peut permettre de débloquer jusqu’à 450 000 € sur 3 ans, avec une partie forfaitaire et une autre conditionnée à l’atteinte d’objectifs.

Techniquement faisable, mais…

La rénovation du parc immobilier est selon Jean Carassus une des questions les plus difficiles de la transition énergétique, même si les solutions techniques, dans ce cas, sont connues. Première difficulté : un nombre immense de propriétaires aux profils très différents. Ceux qui investissent dans la rénovation – quand même 40 Mds € chaque année – oublient trop souvent le volet énergétique. Il y a aussi un problème criant d’offre, mal structurée puisque organisée par corps d’état et inspirant une confiance très moyenne. Le retour sur investissement est en outre assez faible eu égard aux prix bas de l’énergie. D’autres moyens d’action existent, comme celui d’élever le taux d’occupation des locaux pour diminuer la consommation d’énergie par personne, d’investir dans une bonne exploitation thermique et d’inciter à la lutte contre le gaspillage.

Green budgeting et Label Bas Carbone

Les investissements de la France en faveur du climat augmentent, mais l’effort reste nettement insuffisant. Les investissements publics, directs ou sous forme d’incitation à l’investissement privé, doivent encore augmenter, de l’ordre de + 10 Mds € par an dans les 10 années qui viennent. Une solution consiste à réorienter les investissements du « brun » (défavorable au climat) vers le « vert », explique Morgane Nicol. C’est pour faciliter les arbitrages budgétaires des collectivités que le think tank I4CE développe actuellement en collaboration avec France Urbaine et l’AMF un outil de green budgeting.

Avec ses clubs de recherche-action, le think tank travaille également sur un Label Bas Carbone, un système de certification des programmes de compensation volontaire, dont « le marché va exploser », pour répondre à une très forte demande de l’aviation civile par exemple. Il s’agit de garantir la réalité de la compensation (absorption de carbone équivalente aux émissions du financeur).